EXPOSITION

Théo Van Rysselberghe

Intime

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Couverture du catalogue

Quand le pinceau rencontre la plume

Je me suis rendue, il y a quelques jours, au Centre Culturel du Lavandou admirer l'exposition organisée par notre ami et adhérent, Raphaêl Dupouy, Catherine Gide, Jean Paul Monery et Peter Schnyder, sur Théo Van Rysselberghe.

Durant l'été 2005, la ville du Lavandou et le Réseau Lalan rendent hommage à ce peintre d'origine belge qui découvrit  Saint Clair, ce petit village de pêcheurs, à la fin du XIXe siècle. Ses oeuvres (huiles, aquarelles, dessins et photos), y sont exposées et vous y trouverez de nombreuses toiles de la région et du littoral Varois. Lors d'une visite à Henri Edmond Cross il décida d'y vivre et de travailler dans ce coin tranquille de provence, dans une maison construite par son frère, Octave, l'architecte. Il y passa les dernières années de sa vie et est inhumé au cimetière du Lavandou. Je vous conseille de lire le remarquable catalogue conçu par Raphaël Dupouy et vous aurez l'envie, comme moi, d'en connaître un peu plus. Vous ne serez pas déçus ! Je suis allée à la rencontre de ce peintre célèbre et j'ai découvert Théo, sa femme Maria et leur fille Elisabeth (je me permet de les appeler par leur prénom, nous sommes devenus intimes depuis), une famille peu commune.

Un peu d'histoire

                                                                 En 1883 photo_theo192422l'écrivain Emile Verhaeren découvre ce jeune talent. Une profonde amitié les unit pendant plus de quarante-trois ans. Au contact du poète, le jeune peintre s'introduit dans le milieu littéraire et celui des peintres impressionnistes. L'année suivante, on le retrouve comme membre fondateur du groupe "Les XX." De fréquents séjours  parisiens, qui s'étalent sur trente années, lui valent de devenir l'ami intime de Pissarro, Seurat, Signac, Renoir et Maximilien Luce. Théo devient le collaborateur privilégié d'Octave Maus dans la préparation et l'organisation des salons des XX. C'est par son intermédiaire que Toulouse-Lautrec, Seurat et Signac seront invités à présenter leurs oeuvres à Bruxelles. Seurat et surtout Signac le rallieront aux théories du Pointillisme. Il expose ses nouvelles oeuvres (surtout des portraits), conçues dans ce nouvel esprit de la division de la couleur, aux XX en 1889.

            

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              Autoportrait 1925

La même année, il épouse Marie (Maria) Mommom, une jeune fille très cultivée. En 1898 le couple quitte Bruxelles pour s'installer à Paris où l'attend la notoriété.

Intime du monde littéraire, Théo sera, entre autres, le portraitiste éclairé de Roger Martin du Gard, de Jean Schlumberger le romancier et l'ami d'André Gide, avec qui Maria, "la petite dame" (elle mesurait 1m50),  aura une relation privilégiée.

Vous trouverez dans le catalogue de nombreuses lettres, échangées entre le peintre et l'écrivain, qui prouvent qu'ils ont été liés, durant décennies, par une profonde amitié.

                                                                                               Maria 1907

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En 1922André Gide (appelé Bypeed par la famille), passe l'été sur la Côte d'Azur avec eux et les liens se confortent avec des liens familiaux. En effet, dans le train qui les ramène des obsèques de Verhaeren, Gide fait passer à Elisabeth Van Rysselberghe (alors âgée de vingt-six ans), un billet lui disant qu'il aimerait avoir un enfant avec elle.

Catherine, leur fille, naîtra le 18 avril 1923, à Annecy. Il l'adoptera en 1938 après la mort de sa femme Madeleine, qui était sa cousine et pour qui il avait une grande tendresse.

                

                André Gide 1907

Conquis par la Provence, Théo s'installe dans sa nouvelle propriété mais, il continue de voyager en Espagne. Il reste fidèle aux techniques du Divisionnisme et devient, comme le souligne Gustave Vanzype dans sa notice biographique, "Le plus complet des néo-impressionnistes, celui qui a réussi à assouplir le procédé, à le mettre au service de la vision normale, à ne pas lui sacrifier les aspects essentiels de la réalité."

Vers 1905-1906, Théo abandonne la technique pointilliste pour un style plus réaliste mais toujours empreint d'une grande luminosité. Sans-doute, faut-il y voir l'influence de la lumière du Midi de la France, où il réalise de nombreux portraits, principalement de sa femme et de sa fille Elisabeth, des paysages et des nus, avant de s'éteindre en 1926.

Maria avait commençé la rédaction de ses "Notes pour l'histoire authentique d'André Gide." Il faut faire une place particulière à cette oeuvre unique en son genre. Les notes prises au jour le jour par l'amie la plus proche de Gide constituent, de 1918 à la mort de l'écrivain, une chronique extraordinairement détaillée. Cet ouvrage deviendra : "Les Cahiers de la Petite Dame." Il sera publié en 1973-1977.

D'autre part, Maria attendra quarante ans - et le décès de Théo - pour livrer le récit de la passion absolue et partagée qu'elle vécut durant un été avec Emile Verhaeren. "Je ne me disais pas que je l'aimais, il était l'essentiel, voilà tout !" Une passion  brève et éternelle qui se déclare en bord de mer du Nord et qui laisse rêveur le lecteur. "Rarement, une plume a pu tant et si bien dire en peu de mots et garder, en même temps, aux amants, leur secret et leurs mystères."

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Les passants qui s'arrêtent un moment devant la plaque du 1 bis, rue Vaneau à Paris, ne devinent pas l'activité fébrile qui s'y déroule au milieu des années trente. Maria, la confidente de Gide, s'installe dans le même immeuble que lui, sur le même palier au sixième étage de l'immeuble, avec sa fille Elisabeth, sa petite fille Catherine et Pierre Herbart romancier et essayiste. Herbart était un proche de Jean Cocteau (auquel il vouait une grande admiration), jusqu'à sa rencontre avec André Gide en 1929. En 1931, Pierre Herbart épouse Elisabeth. André Gide s'occupe alors de la publication de son premier roman, "Le Rôdeur" tandis que le couple part s'installer à Cabris. Herbart meurt à Grasse en 1974. D'abort jeté à la fosse commune, il est finalement enterré à Cabris.

                  

                                                                                      Elisabeth 1915

Pour la petite histoire, à propos de Pierre Herbart.

- Lorsque André Gide le rencontra, tombé sous le charme, il prétendit avec malice avoir trouvé son Lafcadio, personnage clé  des "Caves du Vatican", qu'il avait publié en 1914.

- Jean Cocteau garda toujours rancune à André Gide, qui n'appréciait que très modérément le poète, de lui avoir ravi Pierre Herbart.

André Gide meurt d'une congestion pulmonaire en 1951. Son "Journal" très intime, a été publié à partir de 1939 et retrace la vie intellectuelle de toute une époque.

Voilà comment, par un bel après-midi du mois d'aoüt, j'ai fait la connaissance de cette famille peu ordinaire. La beauté des tableaux  ainsi que les personnages représentés, m'ont donné l'envie de vous en parler.

Leurs vies ont été denses et les rencontres exceptionnelles. Ils avaient le talent, la modernité de leur temps, la volonté de se désintéresser des convenances bourgeoises, et l'audace d'être libres.

Je vous invite fortement à faire un tour de côté de chez... Théo, au Centre Culturel du Lavandou, vous en apprendrez beaucoup sur les amis de Théo (cités dans le texte), la liste n'est pas exhaustive, à vous de les découvrir !

Je remercie Raphaël Dupouy qui m'a permis de lui "emprunter" quelques photos de portraits, dans le magnifique catalogue qu'il a conçu, et j'espère avoir suscité votre curiosité.

Nicole Fontana Bouquet.